• La mairie de Paris vient d’annoncer officiellement, après une quarantaine de réunions de concertation (ça en valait la peine !), que le projet initialement retenu pour l’aménagement du « futur-ex-néo » jardin des Halles ne subirait plus guère de modifications avant le lancement des travaux prévu en 2010.

    Le projet de l’équipe SEURA/MANJardin des Halles.GIN/RAGUIN (toujours aussi simple de savoir qui fait quoi dans cette histoire depuis le début) devrait donc bien prendre la forme qu’on lui connaît maintenant depuis plus d’un an sur plans et maquettes (ci-contre et ci-dessous). Seules une ou deux modifications très légères ont été apportées, comme un tracé supplémentaire nord-sud non prévu à l’origine, entre la place Saint-Eustache et la rue Berger. Le cardo-decumanus romain n’est jamais très loin quand on parle aménagement urbain/paysager, même aujourd’hui.

    Les quelques quatre hectares concernés en plein cœur de Paris, entre la Bourse de Commerce et le futur Carreau des Halles (sur lequel jJardin des Halles.’aurai l’occasion de revenir), désormais appelé « Canopée », se subdiviseront en trois grands ensembles : d’abord l’espace dit « la prairie », puis « le cours », enfin le « mail ».

    Ce dernier, côté rue Berger, sera le seul massivement boisé (on annonce cinq alignements de tilleuls et de marronniers), et encadrera avec la « prairie », située côté Saint-Eustache, qui sera une vaste pelouse parsemée d’arbres, d’arbustes et de quelques plans d’eau, le chemin de traverse, surnommé le « cours », qui permettra la liaison entre le forum et la bourse de commerce. Ce qui représente finalement la véritable (la seule ?) innovation du projet par rapport à la situation actuelle et permettra de clarifier incontestablement la perception globale de l’espace, en créant notamment de nouvelles perspectives.

    Comme prévu, et comme redouté par les riverains, le jardin Lalanne qui faisait la joie des enfants sera la principale victime collatérale de ce réamJardin des Halles.énagement. Même si de nouvelles aires de jeux sont annoncées, et s’étendront sur de plus amples espaces (près de 4 000 m²). Devrait même voir le jour un espace réservé aux adolescents en sous-sol (sous la « prairie »), sur près de 300 m². Ces deux seules opérations devraient coûter près de deux millions d’€ (pour un total de 35 millions d’€ pour l’ensemble du jardin), c’est donc bien la preuve que les jeunes et les enfants n’ont pas été oubliés et négligés.

    Le nouveau jardin sera, en tout cas, insiste t-on à la mairie, « ouvert sur la ville […] et constituera un espace de respiration et de liberté ». Personne n’en doute. Et pourtant, un certain malaise surgit indéniablement à la lecture duCanopée. dossier de presse que nous a concocté la mairie de Paris. En effet, si l’on met déjà de côté la « Canopée » qui ne fait grosso modo que substituer aux multiples « parapluies » existants un seul plus écrasé et qui englobe la totalité du « forum » (pour ne pas fâcher nombre de riverains, les tours et autres hautes bâtisses avaient été vite écartées), qu’est-ce qui change vraiment en surface ? Finalement peu de choses ! Nous avions un jardin, certes peu lisible, morcelé, et comportant  tout un tas d’autres défauts, c’est une évidence, mais que nous propose t-on à la place ? Un autre jardin, un peu plus clair car mieux tracé, et c’est à peu près tout ! C’est donc cela le grand projet de ré-aménagement public des Halles de l’ère Delanoë ? Un mini, que dis-je un micro « Central Park » (le vrai est tout de même 80 fois plus étendu avec 340 ha). Une fois eEscalators porte Lescot.ncore, nous jugerons sur pièce, et il fera sans doute bon se balader ici ou se poser là (en terrasses, sur la pelouse, etc.). Mais le centre de la capitale française ne méritait-il pas autre chose, un projet plus ambitieux, d’autant qu’il a quand même été longtemps pensé et réfléchi (on parle réaménagement ici depuis des décennies, et avec insistance depuis 2001). Et si on voulait plus d’espaces verts ou boisés, plus grands, bien faits, etc., il aurait mieux valu en créer de nouveaux, sur des sites parisiens en devenir, et pas refaire du neuf avec du vieux !

    Alors, c’est vrai qu’avec le(s) nouveau(x) projet(s), on ouvrira sans doute davantage le sous-sol à la lumière du jour. C’est vrai que grâce à lui/à eux, on repensera l’horrible, et bien inutile pour le piéton, place Marguerite de Navarre puisque l’on évoque ici un accès métro et une couverture des voies rapides. C’est vrai qu’avec lui/eux, on rendra peut-être également moins glauque les escalators d’accès principaux au centre (côté Lescot), où l’impression de descente en enfer est certaine (photos ci-dessus). Et c’est vrai qu’avec ce/ces dernier(s), le poumon vert central de PJardin des Halles.aris subira un petit lifting, bien nécessaire au vu de l’état présent. Mais, le cœur de Paris qui se veut une grande métropole internationale dynamique, ne pourra pas se contenter de cela, parce qu’il fallait ménager les quelques riverains inquiets. Et même si l’on réussit, fort heureusement du reste, à trouver quelques atouts aux projets envisagés, on est loin désormais du centre dynamique, à la base du renouveau parisien, que l’on souhaitait établir ici.

    Alors certes, depuis la chute des pavillons Baltard, le trou qui leur avait succédé a bien été comblé, mais le vide, lui, semble bien se perpétuer.

    Eric BAIL pour èV_

    Note de nouvelle version (dimanche 13/VI/2010) :

    Evidemment, l’article date d’il y a deux ans, et la situation a bien évolué. Tout s’est même accéléré depuis la mi-mai 2010. En effet, subitement, les maîtres d’œuvre se sont aperçus, après des années d’études et de scénarii, que les protubérances multiples qui donnent son aspect morcelé et vallonné au jardin actuel et que l’on souhaitait justement faire disparaître avec le nouveau projet ne pourraient sans doute JAMAIS être gommées (présence de locaux techniques, et de divers réseaux indispensables). Alors qu’à la base, on avait parlé d’un simple avenant de 300 000 à 350 000 € pour faire disparaître tout cela. Bilan de l’opération : les travaux ont bien commencé, mais on ne sait déjà plus très bien où l’on va… Quand je vous disais, dès 2008, en conclusion du présent papier, que le trou hantait toujours les esprits, je n’imaginais tout de même pas qu’il pourrait si vite faire, physiquement cette fois, sa réapparition. A tous ceux qui « regrettaient » (comme moi) de n’avoir pu être présents dans les années 1970 pour voir (et mitrailler) ce fameux « trou », je leur dis « ne désespérez pas chers amis, et préparez vos numériques »… Paris nous surprendra toujours.

    -----

    Vidéo Cap24 de présentation du projet (conf, interviews, etc.) :

     

    -----

    Sources : « Aux Halles, le plus grand jardin possible » (paris.fr) ; dossier de presse « Les Halles, actualité du projet » (paris.fr).

    Crédits photos : paris.fr et photographie personnelle de l'escalator de la porte Lescot le vendredi 28/XI/2008.


    1 commentaire
  • Joyeux anniversaire à l’EPAD qui célèbre aujourd’hui, mardi 09/IX/2008, ses cinquante ans d’existence. Et pour fêter ça, rien ne vaut un bon petit feu d’artifice : rendez-vous donc ce soir sur l’esplanade de la Défense.

    Mais avant d’en arriver là, que de chemin parcouru depuis le décret qui lui donne naissance le 09/IX/1958. Et d’ailleurs, cela n’a pas toujours été rose au cours de ces cinq décennies, même si les crises traversées, notamment au cours des années 1970 et 1990, semblent bien loin quand on regarde le dynamisme actuel du quartier dont elle a la charge, ainsi que ses perspectives de développement*[1].

    La Défense d’hier à aujourd’hui.

    Car le CBD (Central business district) parisien de la Défense, qui a d’ailleurs pris ce nom en raison de la statue*[2] qui se trouvait au centre du carrefour où le quartier s’est développé, n’a d’abord émergé qu’autour du seul CNIT (Centre national des nouvelles industries et technologies*[3]) construit entre 1956 et 1958, et n’était destiné, à l'origine, qu'à accueillir salons et congrès temporaiCNIT.res et ponctuels. Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard, en 1966 précisément, que la première tour, dite « Nobel » (aujourd’hui « Initiale »), et signée Jean de MAILLY, sort de terre (architecte à qui l’on doit donc outre le CNIT, la superbe tour « Ariane » de la Défense qui devrait hélas être démolie prochainement, c.f ci-dessous). Mais elle lance alors un mouvement de concentration tertiaire qui n’a plus cessé depuis. Car, malgré la crise économique qui s’abat sur la France et le monde à partir du début des années 1970, et qui porte un rude coup au développement de la Défense, les tours jaillissent les unes après les autres : parmi les plus emblématiques :

    Ø  la tour « Fiat », devenue « Framatome », puis « Areva » ;

    Ø  la tour « UAP », puis « Axa », et « CB31 », actuellement en rénovation, et qui ne devrait plus tarder à être livrée, nous sommes fin V/2010 ;

    Ø  la tour « Gan » en 1974, également en travaux à l’heure ou j’écris ces quelques lignes ;

    Ø  la tour « Ariane » en 1975 ;

    Ø  la tour « Elf », devenue « Total », en 1985 ;

    Ø  la Grande Arche en 1984 ;

    Ø  la tour SG en 1995 ;

    Ø  le complexe Cœur Défense en lieu et place de la tour Esso ;

    Ø  la tour EDF en 2001, etc.

    Il ne manquait plus que des transports en commun dignes de ce quartier en cours d’émergence pour attirer davantage encore d’investisseurs, de cadres suToru Ariane.périeurs et de salariés. C’est chose faite d’abord avec l’arrivée du RER A en 1970, puis de la ligne 1 du métro parisien qui est étendue jusqu’à l’esplanade en IV/1992, avant qu’en 1997, la ligne 2 du tramway n’y fasse escale à son tour (on parle désormais d’une arrivée de T1, d’Eole, ie. le RER  E, etc.). Dans le même temps, est aménagée la rocade circulaire automobile permettant de desservir le quartier et plus globalement l’ouest parisien.

    Tout cela explique en tout cas pourquoi la Défense est aujourd’hui l’un des quartiers d’affaires les plus dynamiques d’Europe, offrant plus de trois millions de m² de bureaux. D’autant que de multiples opérations de réaménagement sont menées depuis deux ou trois ans et démontrent la volonté des dirigeants de l’EPAD, et notamment de son président, Patrick DEVEDJIAN (remplacé depuis, après moults rebondissements, par Mme CECCALDI-RAYNAUD, mairesse de Puteaux), de l’adapter aux nouvelles normes en vigueur dans le monde des affaires. Dynamisme retrouvé, amorcé dont témoignent les décisions prises récemment de construire de nouvelles tours de plus de 300 mètres de haut, confiées à des architectes de renom, dont Jean NOUVEL ou Tom MAYNE. Ce qui en fera du même coup les plus hauts gratte-ciel de France, voire d’Europe. Un véritable signal envoyé à la concurrence.

    Toutefois, la Défense et l’EPAD sont aujourd’hui confrontés à de nombreux et très sérieux problèmes, parfois intrinsèquement liés aux partis pris d’origine et qu’il sera donc difficile, pour ne pas dire imposBlvrd circulaire.sible à corriger. Mais le renouveau du site mérite bien que l’on s’y penche.

    Dalle, transports, logements, Grand Paris : des soucis en perspective !

    D’abord, s’il est primordial d’accroître l’offre de surfaces de bureaux pour rendre le quartier toujours plus dynamique et compétitif au niveau international, ce que l’EPAD réalise plutôt bien ces derniers mois, il faut parallèlement développer l’offre de transports, notamment collectifs. Et c’est là que le bât blesse. Ainsi, le RER A sature et ce n’est pas l’arrivée prochaine de quelques rames à double étage qui devrait améliorer franchement la situation. Quant à la ligne 1 du métro, certes son automatisation prochaine (annoncée pour 2011/2) pourrait améliorer quelque peu la fréquence des rames, mais une fois encore, rien de déterminant. D’autant qu’elle est déjà la plus chargée du réseau parisien avec plus de 500 000 voyageurs/jour. Alors, certes, on parle d’un nouveau prolongement, celui du RER E, depuis la gare Saint-Lazare, et mieux encore, de la concrétisation du projet « Métrophérique/Arc-Express ». Mais, d’une part, entre les études et la mise en service, il se passera sans doute beaucoup, beaucoup [beaucoup trop] d’années. Et, d’autre part, comment imaginer que les 50 000 emplois supplémentaires envisagés (qui s’ajouteraient donc aux 150 000 déjà existants) dans les années à venir puissent être absorbés par ces seuls aménagements ? Difficile de répondre pour le moment, mais, il est vrai qu’une (plusieurs) nouvelle(s) ligne(s) serai(en)t la (les) bienvenue(s). Le financement sera sans doute la clef, comme toujours évidemment.

    Autre problème auquel l’EPAD est confronté, le réaménagement de la dalle sur laquelle l’ensemble du quartier repose. Il y a quelque temps, la revue « D’a » révélait les propositions faites à l’EPAD par différents cabinets d’architecture pour sa restructuration globale. Certaines étaient très innovantes, comme celle de Rem KOOLHAAS qui proposait de la casser partiellement et d’aérer les espaces souterrains, tout en utilisant ceux qui ne servaient que peu voire pas du tout*[4]. D’autres ont évoqué une requalification du boulevard circulaire pour amarrer davantage le CBD aux villes avoisinantes de Courbevoie, Nanterre et Puteaux.

    Ensuite, ce qui représente d’ailleurs une originalité de ce quartier d’affaires par rapport aux autres, la présence de nombreux habitants parmi les tours de bureaux, on parle de 20 000 à 30 000 personnes, oblige l’EPAD à réfléchir constamment à l’animation du lieu passées certaines heures de la journée (celles de fermeture des bureaux évidemment). Ces habitants de la Défense qui ont la vagLa Défense le dimanche.ue impression d’être des laissés pour compte, tant l’idée d’origine de cohabitation dans le quartier des bureaux et des logements à tourner au net désavantage des seconds. D’ailleurs, un exemple très récent nous montre à quel point les relations entre ces deux parties sont tendues, voire conflictuelles. Ainsi, il y a quelques jours, Jacques FERRIER, désigné pour construire une tour en forme de « H » à Courbevoie, a soudainement jeté l’éponge suite aux protestations de riverains qui s’inquiétaient de la disparition, avec ce projet, de plus de 250 logements existants.

    Enfin, reste pour l’EPAD à amorcer correctement sa mue, sa transformation institutionnelle, à l’heure où le Grand Paris s’impose progressivement comme une évidence*[5]. Ce qui ne sera pas non plus une chose aisée. En témoigne, le projet récent de fusion, proposée par le gouvernement, entre cet organisme et l’EPASA de Nanterre (Etablissement public d’aménagement Seine-Arche) qui n’a pas reçu un écho très favorable, notamment auprès du maire de Nanterre, également président de l’EPASA, le communiste Patrick JARRY*[6].

    L’EPAD peut donc, au vu des succès enregistrés, fêter légitimement ses cinquante ans d’existence. Toutefois, le plus difficile est peut-être à venir pour cet organisme qui devra adapter le quartier dont il a la charge aux nouvelles dynamiques du XXIe siècle, tout en s’adaptant lui-même face à une situation institutionnelle qui bouge (et bougera) indéniablement dans les années et décennies à venir.

    Eric BAIL pour èV_

    -----

    [1] Il est aisé de constater (puisque l’article date de fin 2008) que la situation dont je vous parlais alors s’est quelque peu dégradée avec la crise mondiale qui a grippé subitement tout ce joli mécanisme à partir de 2009. Ainsi, les édifices symboles de ce renouveau annoncé, et qui devaient être construits dans les années à venir, ont du plomb dans l’aile, comme les tours « Phare » (Thom MAYNE), « Signal » (AJN/Jean NOUVEL) ou celle en forme de « H » de Jacques FERRIER à Courbevoie.

    [2] Statue signée L.-E. BARRIAS, intitulée « La Défense de Paris », honorant les Parisiens qui ont défendu leur ville face aux Prussiens, en 1870. Elle se trouve d’ailleurs toujours sur le parvis aujourd’hui.

    [3] Dessiné par les architectes Robert CAMELOT, Jean de MAILLY et Bernard ZERHFUSS.

    [4] A l’image des deux poches souterraines réservées par l’EPAD dans les années 1970 pour les stations de la ligne 1 que l’on envisageait déjà de prolonger, mais qui ne furent finalement pas utilisées. C.f Défense-92.fr

    [5] Là aussi de l’eau a coulé sous les ponts depuis 2008. Si le Grand Paris n’est en effet pas encore mort, l’EPAD dans sa forme actuelle aura toutefois davantage de chances de survivre en modifiant son mode de fonctionnement plutôt que d’attendre l’arrivée encore bien hypothétique d’une gérance à l’échelle supra-départementale, voire régionale.

    [6] Depuis, la situation semble dans l’impasse. En effet, prévue pour être effective le 01er/I/2010, cette fusion, si elle s’est concrétisée sur le net avec la naissance d’un seul site regroupant les deux EPA (Etablissements publics d’aménagement), n’a pas encore pris sur le terrain.

    ----

    Vidéo de présentation du quartier :

    -----

    Sources : lemoniteur.fr ; paris.nouvelobs.com ; defense-92.fr.

    Photos : photographies personnelles de la Défense prises en X/2009 et IV/2010.

    Nouvelle version du lundi 14/VI/2010.


    votre commentaire
  • Il flotte depuis le début de l’année 2008 comme un air de guerre froide à Rueil-Malmaison, une  commune du département des Hauts-de-Seine. En effet, on se croirait presque revenu en VIII/1961 en plein cœur de la capitale de la défunte RDA, puisqu’un mur de béton de quatre mètres de hauMur de Rueil-Malmaison.t s’y construit le long de l’avenue de la Fouilleuse, entre d’un côté une avenue commerçante et de l’autre la cité HLM éponyme.

    Il ne s’agit finalement pas d’une réelle nouveauté dans nos sociétés. L’érection de murs ou barrières en tout genre pour séparer des communautés a même finalement toujours existé (oppidums de l’empire romain, villes fortifiées du Moyen-âge occidental, etc.). Ce qui est nouveau en revanche, c’est l’ampleur du phénomène et sa radicalisation, notamment dans les villes. Dans les pays anglo-saxons, on parle de « gated communities », des lotissements clôturés qui séparent (protègent disent ses partisans) leurs habitants, le plus souvent favorisés, du reste de la société. Ce sont en réalité de véritables villes dans la ville avec leurs enceintes infranchissables, leurs services de sécurité impressionnants, leurs règles, leurs « persona non grata », etc. On estime, selon les sources, qu’environ 10 à 18 millions d’Américains vivraient dans de tels quartiers à l’accès sécurisé, soit entre 3 et 5 % de la population totale des Etats-Unis*[1]. Sun City en Arizona en est sans doute le plus célèbre exemple (réservé exclusivement aux plus de 55 ans), mais il est loin d’être esseulé. Voici une liste de quelques noms qui vous diront sans doute quelque chose : Canyon Lake ou Laguna Woods en Californie, devenues de véritables communes par sécessionnisme ; la villa Montmorency à Paris , dans le XVIe arrondissement ; Weston en Floride ; les villes de Disney (Celebration encore en Floride ou Marne-la-Vallée en région parisienne), dérivées du projet Epcot voulu par le fondateur*[2] ; et de nombreuses autres à travers le monde, et notamment dans les pays en développeSablier riches-pauvres.ment où la fracture sociale est béante (Afrique du Sud, Brésil, Colombie, etc.).

    La France n’est donc pas épargnée par ce triste urbanisme de l’exclusion. Un autre exemple récent, dans le Nord-Pas-de-Calais cette fois, en témoigne encore. En effet, en 2002, une barrière métallique de deux mètres de hauteur a été construite afin de séparer un quartier de Douai de la petite ville de Cuincy. Il s’agissait en fait de renvoyer dos à dos un quartier HLM avec ses incivilités et ses nuisances diverses (notamment sonores) et une petite ville plutôt tranquille.

    L’exemple de Rueil-Malmaison n’est donc guère original. Ce qui peut choquer davantage, c’est que la question s’institutionnalise et que l’on tente de la faire passer pour une entreprise de rénovation urbaine (sic). Car, c’est bien la ville et le bailleur social, France Habitation, qui sont à l’origine du projet. Et pour le faire accepter aux habitants médusés qui se voient déjà vivre dans un véritable « camp », on parle de végétaliser le mur : « A terme, il […] offrira une vue beaucoup plus attrayante que ce béton gris et froid » promet-on à la mairie ! Comme si rendre ce morceau de béton plus « vert » et moins agressif visuellement pour les passants et les riverains pouvait faire passer la pilule. Alors qu’il ne vise rien de moins qu’à rassurer des populations favorisées contre d’autres qui le sont moins.

    Autrefois, les Romains ont érigé le limès pour se protéger des hordes barbares, les Chinois, eux, ont construit leur Grande Muraille pour se prémunir des attaques mongoles, désormais, les plus favorisés construisent des murs dans nos villes contre les sauvageons des quartiers défavorisés qu’ils ne parviennent pas, ou pas assez, à « karchériser ».

    Comme politique urbaine ambitieuse, on a vu mieux…

    Eric BAIL pour èV_

    -----

    [1] DEGOUTIN (Stéphane), Prisonniers volontaires du rêve américain, Paris, Editions de la Villette, 2006, p.31 ; et article du journal Le Monde (2005).

    [2] Le projet Epcot ou Experimental prototype community of tomorrow (Prototype expérimental d’une communauté du futur) a germé dans la tête de Walt Disney pendant les années 1950 et devait aboutir à la fondation d’une ville planifiée et contrôlée par le géant américain du divertissement. Toutefois, le projet n’a pas abouti et s’est mué en simple parc d’attractions. Même si l’idée fut reprise en 1994 avec la création de la ville de Celebration en Floride et depuis avec celle de Marne-la-Vallée dans l’est parisien.

    -----

    Une vidéo sur le sujet est disponible à cette adresse.

    Sources : « Voyages à travers les forteresses des riches » in lemonde-diplomatique.fr (article de 2002) ; « Rueil : autour de la cité, le mur de la honte… ou du renouveau » in rue89.fr (article du 06/VIII/2008) ; « Le mur de la discorde » in leparisien.fr (le site du moniteur a également relayé l'information) ; « Wall City » dossier réalisé par le site transit-city (montage sablier riches/pauvres et photo issue de ce dossier téléchargeable ici) ;

    Pour aller plus loin : à lire l’excellent ouvrage de DEGOUTIN (Stéphane), Prisonniers volontaires du rêve américain, Paris, Editions de la Villette, 2006, 399 p.

    Nouvelle version du vendredi 11/VI/2010.


    votre commentaire
  • Au XIXe siècle, lorsque la capitale française ne comptait encore que douze arrondissements, l’expression « se marier à la mairie du XIIIe » était très populaire dans tout Paris. On l’employait en général ironiquement afin de désigner un couple qui vivait hors des conventions admises à l’époque, c’est-à-dire tout simplement en concubinage. L’annexion à Paris des communes limitrophes en 1860 par l’administration impériale*[1] a tôParis Rive-Gauchet fait de la faire disparaître du langage courant. Et aujourd’hui, quiconque le désire peut littéralement et sans difficulté aucune se marier dans le XIIIe arrondissement.

    Pourtant, une question surgit lorsque l’on s’y promène aujourd’hui : qui pourrait avoir envie d’un tel décor pour le jour de son mariage ? Je ne parle pas de l’ancien « nouveau XIIIe » centré autour de la Place d’Italie et du quartier des Olympiades, mais bien de celui qui a émergé, sur dalle et en dix petites années, entre la gare d’Austerlitz et le quai d’Ivry. Sur un espace qui avait de toute évidence d’indéniables potentialités*[2], se succède désormais toute une série de petits immeubles au style très contemporain (du verre et de la transparence à peu près partout) mais qu’il est bien difficile de distinguer les uns des autres (photo ci-dessus). Ce qui confère aux rues, très nombreuses et qui du même coup morcellent énormément le paysage, une banalité affligeante qui rend presque impossible toute orientation. Finalement, la seule envie du visiteur de passage lorsqu’il se trouve au cœur de ce nouveau quartier, créé ex-nihilo, c’est d’en sortir le plus vite possible*[3]. Seules les tours-livres de la BNF François-Mitterrand attirent le regard et permettent d’éviter un assoupissement assuré. Si un seul mot devait d’ailleurs servir à qualifier une déambulation sur l’avenue de France, principale artère de ce nouvel espace, c’estAvenue de France bien l’ennui que tous utiliseraient. On en regretterait presque l’urbanisme du baron Haussmann, c’est dire ! De toute évidence, les détracteurs de la ligne droite en milieu urbain ont trouvé ici leur plus solide argument (photo ci-contre).

    Evidemment, cela ne pourra pas être pire que ce qui s’y trouvaient il y a encore une dizaine ou une quinzaine d’années, à savoir pour l’essentiel des voies ferrées ou des entrepôts de la SNCF qui sont maintenant bien cachés des regards sous plusieurs mètres de béton (cela dit, si vous poussez jusqu'au bout de l'avenue de France qui se termine encore en cul-de-sac, vous pourrez en avoir un aperçu). Et puis, le quartier n’a pas encore pris sa configuration définitive puisqu’une grande partie reste à aménager (entre la Gare RER et le périph’), et que le campus de Jussieu devrait avec son implantation autour des anciens Grands Moulins de Paris dynamiser un peu l’espace. N’omettons pas également de signaler que le projet urbanistique d’îlot ouvert conçu par Christian de PORTZAMPARC*[4] pour le secteur a fait naître quelques joyaux, telle la rue Hélène Brion avec une succession délicieuse d’architectures, à l’image de l’immeuble des architectes Aldric BECKMANN et Françoise N’THÉPÉ (c.f photo ci-dessous).

    Espérons donc que les futurs aménagements du quarrue Hélène Briontier incitent le visiteur à rester plus longuement et à découvrir ce qui pourrait en faire la beauté. Car, pour nous qui traversons simplement cet espace, son atmosphère est juste dérangeante temporairement, mais pour ses habitants, la situation est bien différente. Si l’on en croit d’ailleurs la banderole déroulée sur les frigos (association des occupants des frigos), de nombreux riverains semblent s’en inquiéter au plus haut point et tentent d’en conserver l’âme*[5].

    Eric BAIL pour èV_

    -----

    [1] C'est par le décret du 16/II/1859 que fut décidée l'annexion à Paris de onze nouvelles communes limitrophes au 01er/I/1860, portant le nombre d'arrondissements à vingt. Chiffre qui n'a pas varié depuis.

    [2] Le quartier Paris-Rive Gauche/Masséna, outre sa très belle vue sur le fleuve, bénéficie d’espaces verts conséquents (le parc de Bercy surtout, mais aussi le jardin des Plantes), et de grands équipements sportifs et/ou culturels (le POPB [Palais omnisport de Paris-Bercy], la BNF François-Mitterrand, la cinémathèque française, la piscine Joséphine Baker sur la Seine, la future cité de la mode et du design, etc.). Et s’il peut apparaître de prime abord excentré, c’est sans compter sur la présence de voies rapides et du périphérique tout proche qui le relient très bien au reste de la capitale, et sur les transports en commun très nombreux (métro 5, 6, 14 ; RER C et deux gares de dimension nationale ; à quoi il faut désormais ajouter la navette fluviale Voguéo).

    [3] De toute façon, on ne voit pas bien ce qu’il viendrait y faire à part travailler (tant les bureaux y sont nombreux) ou profiter des quelques grandes enseignes que l’on trouve du reste dans d’autres quartiers parisiens plus centraux (ciné MK2, magasin sportif Décat[…], librairie Gib[...], etc.).

    [4] Théorie qui prône « l’ouverture, la couleur, l’éclatement des références, des styles et remet en cause l’idéal de régularité et d’ordonnance ». Citation de Christian de Portzamparc in « Accords chromatiques – Histoires des architectures parisiennes en couleurs 1200-2010 », Editions du Pavillon, Paris, 2008, p.204.

    [5] On peut lire sur celle-ci : « Sur le terrain mitoyen, encore des bureaux. Concertation tronquée, gâchis économique. Où va la ville ? Que font les élus ».

    -----

    Vidéo du Pavillon de l’Arsenal sur un des édifices phares du nouveau quartier, l’école d’architecture Val-de-Seine :

    -----

    Photographies personnelles prises dans le secteur Masséna les lundi 21 et mercredi 23/VII/2008.

    Première version publiée sur PériphériK le 22/VII/2008 ; remise à jour en date du jeudi 10/VI/2010.


    votre commentaire
  • Voilà encore une quinzaine qui s’achève sur le sempiternel débat autour des tours dans la capitale. Cette fois, c’est une réunion du Conseil de Paris en date du 08/VII/2008 qui fait trainer les hostilités, sans possibilité d’armistice à court terme.

    Le maire de Paris, Bertrand DELANOË, et sa majorité ont effectivement de nouveau plaidé pour l’érection dans plusieurs quartiers parisiens de tours de grande hauteur, respectant à la fois l’environnement (sic) et permettant d’aSeuil de 37 m à Paris pr les tours.ugmenter le seuil de construction, fixé depuis 2006 à 37 mètres. Ce qui, argument de poids aux yeux de la majorité socialiste, permettrait d’accroître les densités en intra-muros et d’offrir ainsi aux Parisiens près de 30 000 logements neufs supplémentaires.

    Je vous ai déjà parlé des lieux envisagés. Six seraient apparemment retenus, tous aux marges de la capitale : les quartiers de Bercy dans le XIIe arrondissement, de Masséna dans le XIIIe et des Batignolles dans le XVIIe et les portes de Versailles, de la Chapelle et de Montreuil respectivement dans les XVe, XVIIIe et XXe arrondissements (c.f photos). Outre les critiques communesLes tours à Paris. sur l’utilité et/ou l’implantation de ces futurs IGH, les Verts et l’UMP ont décidé de se positionner contre cette proposition, les premiers estimant qu’il est impossible de construire haut et « écolo », les seconds arguant que de telles constructions doivent être réservées en priorité à des activités économiques ou à de grands équipements publics, comme c’est le cas majoritairement à la Défense, et dans les CBD (Central business district) équivalents des grandes métropoles mondiales.

    Sous ces discussions concernant la révision du PLU (PlLes tours à Paris.an local d’urbanisme), se dégage en tout cas clairement la volonté de l’équipe municipale : marquer dans l’espace une vitalité parisienne retrouvée, après plusieurs années d’échecs et de ratés (JO, aménagement de la voirie, logements sociaux, déclin économique, etc.). Du reste, le maire de Paris ne s’y est pas trompé, lui qui a essayé dans cette histoire de se placer au-dessus de la mêlée en annonçant qu’il avait conscience de la « réticence des Parisiens devant l’idée même d’immeubles de très grandLes tours à Paris.e hauteur [mais] que le devoir d’un responsable public est de se laisser guider par le sens de l’intérêt général plutôt que par les sondages ». Opposition droite/gauche classique, opposition verts/socialistes parisiens également classique, rien donc de très original jusque là. Quant aux déclarations du maire, elles n’apparaissent guère très aventureuses si loin des prochaines échéances électorales d’importance.

    En revanche, ce qui est un peu plus déconcertant pour nous amateurs d’architecture et d’urbanisme et pour les habitants de Paris et de sa région que nous soLes tours à Paris.mmes, c’est le traitement de cette épineuse question par nos hommes politiques, mais aussi et surtout par nos médias, traditionnels relais des grandes décisions sociétales. Il plane comme une sorte d’étrange unanimité à ce sujet : pour le Moniteur, « Paris prend de la hauteur », pour le Parisien, « Paris voit haut et loin », pour Le Figaro, évidemment plus mesuré, « Paris dit oui à la construction de nouvelles tours », quant au journal Le Monde, il en appelle à « Réveiller Paris » par ce biais. Seul l’Express émet quelques réserves en titrant « Avec ses tours, Delanoë marche suLes tours à Paris.r des œufs ». Alors certes, dans le détail les articles se font plus critiques sur les projets envisagés en évoquant par exemple systématiquement l’opposition des Parisiens face à l’émergence d’IGH dans leur ville même, mais ils remettent quand même rarement en cause certains principes inhérents aux gratte-ciel et qui posent pourtant d’innombrables problèmes que l’on ne peut pas éluder (vie quotidienne en grande hauteur, consommation énergétique, coût d’entretien, insertion dans le tissu urbain préexistant, etc.). Quant à se souvenir des échecs répétés que représentent le Front de Seine, les Olympiades, la tour Montparnasse et pire encore les grands enseLes tours à Paris.mbles de la plupart des banlieues françaises, il y a un gué qu’ils ne semblent pas prêts à franchir.

    A tel point que certains architectes, parmi eux Denis DESSUS, Isabelle COSTE et David ORBACH, ont été obligés de prendre la plume afin de tempérer l’enthousiasme ambiant, en se demandant dubitatif « Bon Sang ! Mais, pourquoi veulent-ils tellement ces tours ? » (manifeste publié dans le Moniteur en date du 04/VII/2008), rappelant les diverses critiques émises à leur encontre et pourquoi elles ne doivent pas devenir une évidence systématique.

    Quant à savoir si Paris a besoin de tours, de ces tours là précisément*[1], implantées comme on le veut à l’heure actuelle, pour assurer sa vitalité au niveau international, cela reste à prouver. Le dynamisme d’une ville se mesure t-il donc aujourd’hui uniquement à l’aune du nombre ou de la hauteur de ses gratte-ciel ? N’y a t-il pas projet(s) urbanistique(s) plus ambitieux pour une ville-capitale comme Paris, avec le poids économique et démographique qu’on lui connaît déjà ?

    Quant à établir la filiation entre ce qui est envisagé eFront de Seine.t le Plan Voisin de 1924 du CORBU ou même les projets d’Auguste PERRET pour les Maréchaux, c’est pousser un peu loin. Ces derniers ne voulaient pas des tours pour dire d’en avoir. Le premier, par exemple, en voulait certes en plein cœur de la ville,  mais il n’en souhaitait que quelques-unes, à la hauteur maîtrisée, et surtout pour y former un centre administratif et tertiaire très puissant, baignant dans la verdure et représentant la colonne vertébrale d’un quartier aéré d’habitations basses qui elles-mêmes n’ont pas grand chose à voir avec les barres HLM de banlieue des années 1950 et 1960. Il concevait également ces IGH « light » comme des objets tout à la fois irrigués et irrigant niveau communication (centre de l’autodrome, stations et gares centrales côté métro et chemin de fer). En bref, et que l’on apprécie ou pas, c’est bien un nouveau mode de vie en ville, une nouvelle vision sociétale (jardins urbains particuliers, pratique de sports, réorganisation de l’emploi du temps quotidien, omniprésence de la voiture, encore synonyme de liberté, etc.) qu’envisageait l’architecte franco-suisse. Ce que sont loin de proposer les gratte-ciel que l’ont veut dans le Paris de demain, à l’exception peut-être de la tour Signal de NOUVEL qui, hélas, ne verra peut-être jamais le jour.

    A suivre…

    Eric BAIL pour èV_

    -----

    [1] Et même si certaines présentent indéniablement quelques atouts esthétiques réels.

    -----

    Vidéo du JT de France 2 sur le débat :

    -----

    Source photos : lefigaro.fr

    Photo 01 : Quartier Bercy-Poniatowski (XIIe) - Claude VASCONI.

    Photo 02 : Secteur Porte de la Chapelle (XVIIIe) - Olivier BRENAC et Xavier GONZALEZ.

    Photo 03 : Secteur Masséna-Bruneseau (XIIIe) - Anne DEMIANS.

    Photo 04 : Quartier Bercy-Poniatowski (XIIe) vu Philippe BARTHELEMY et Sylvain GRINO.

    Photo 05 : Secteur Masséna-Bruneseau (XIIIe) – Matthias SAUEBRUCH et Louisa HUTTON.
    Photo 06 : Secteur porte de la Chapelle (XVIIIe).

    Photo 07 : photographie personnelle du Front de Seine (XVe) – 14/VI/2008


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique